Shah Nâmeh
Livre des Rois de Jahangir

Abu al-Qasim Firdawsi (mort en 416H.=1025)
Shâhnâmeh ou Livre des Rois, daté 1021H.(1612)
Copié par le calligraphe ‘Abd al-Rahim al-Katib ‘Anbarin Qalam,
Commandité par Abd al-Karim b. Taj Mohammad Sadeqi
Pour le trésor de l’Empereur Jahangir


Manuscrit en persan sur papier, 487 feuillets, de 27 lignes par page sur 2 colonnes, en élégant « nasta’liq » à l’encre noire, dont les titres en chapitres sont calligraphiés à l’encre rouge. En première page, une shamsah enluminée annonce, en « nasta’liq » à l’encre blanche sur fond or, que le manuscrit est destiné au trésor de l’empereur Jahangir. Le manuscrit, illustré de 12 dessins ou peintures, se subdivise en quatre parties « mojeld », dont chacune commence avec un frontispice « unwan » enluminé.

Le colophon indique que l’ouvrage a été copié par le calligraphe ‘Abd al-Rahim al-Katib ‘Anbarin Qalam, achevé le 27 Rajab al-Murajjab 1021 (23 septembre 1612), sous la supervision de ‘Abd al-Karim ibn Taj Muhammad Sadiqi.

Reliure peinte et laquée à décor de mandorles et arabesques à l’extérieur, et à l’intérieur d’un grand
bouquet de fleurs.

Inde, 1612 pour le texte,
17e  siècle pour les dessins et peintures,
18e  siècle pour la reliure.
34 x 20 cm

Estimation : 50 000 / 80 000 €



Inscriptions
Folio 1A, dans la shamsah :
bi-rasm-i khazanah al-sultan al-a‘zam Nur al-din Muhammad Jahangir badshah-i ghazi khallada allah mulkahu : à destination du trésor de l’éminent sultan Nûr al-Dîn Muhammad Jahangir souverain conquérant, que Dieu réserve son règne

Colophon à droite :
tammat al-kitab bi-‘awn al-malik al-‘aziz al-wahhab kitab-i shahnamah az guftar-i afzal alshu‘ara’ firdawsi tusi rahmat allah ‘alayhi bi-tarikh-i 27 shahr-i rajab al-murajjab sanah1021 itmam yaft bi-ihtimam-i mawlana
‘Abd al-karim ibn taj muhammad sadiqi mashhur …bi-vaqt-i mubarak insiram rasid :

Achevé avec l’aide du Puissant Roi bien aimé, le Shânâhmeh, composé d’après le récit du plus excellent des poètes Firdawsi Tusi, la miséricorde de Dieu sur lui, fut terminé à la date du 23 septembre 1612, sous la supervision du seigneur ‘Abd Al-Karim ibn Taj Muhammad Sadiqi, connu… à un moment béni.

Colophon à gauche :
katabahu al-‘abd al-da‘if al-nahif al-mudhnib khadim al-fuqara’ alsabirin mawlana ‘Abd al-Rahim ‘Anbarin Qalam ghafara allah lahu wa li-walidayhi har kih khwanad du‘a tam‘ daram zan-kih man bandah-i gunahkaram :
L’esclave faible, émacié et pécheur, le serviteur des pauvres, Mawlana ‘Abd al-Rahim ‘Anbarin Qalam, que Dieu lui pardonne ainsi qu’à ses parents, l’a copié. Je désire que celui qui lit ceci dise une prière [pour moi] puisque je suis un pécheur.

Le calligraphe
Originaire de Herat, Abd al-Rahim al-Katib rejoint la cour de l’empereur moghol Akbar vers 1596 où il devient l’un des calligraphes favoris de l’empereur. Il semble être issu d’une famille talentueuse puisque son grand-père est cité par Shah Jahan ; la bibliothèque royale conserve un Diwan de sa main. Jahangir lui donne le titre prestigieux de « ‘Anbarin Qalam » qui signifie « plume d’ambre ». L’intérêt de l’empereur est tel qu’il demande à ce que le portrait du calligraphe figure à la fin d’un Khamsa de Nizami qu’il avait copié pour lui. Plusieurs somptueux manuscrits et calligraphies isolés signés de sa main, datés entre 1596 et 1628, nous sont parvenus.  

Illustrations :
f.48a : Divertissement musical au Palais de Kay Qobad
f.132a : Arbre wâq-wâq
f.132b-133a : Scènes de chasse
f.233a: Vase luxuriant
f.233b-234a : Acacias et insectes
f.289b : Rustam tombé dans le piège mortel, tendu par son demi-frère Shaghad.
f.365a : Vase fleuri aux feuilles de saz
f.365b-366a : Wâq Wâq fleuri (f.365b) et Bouquet composite (f.366a)
f.487a : Oiseau sur une branche fleurie / gûl wa bûlbûl
ARTS D’ORIENT ET ORIENTALISME MILLON
f.132a f.233a f.487a f.365a
f.1a


Les peintures
Le manuscrit compte douze peintures et dessins. Toutes sont attribuables à l’Inde moghole du 17e  siècle, sauf celle du colophon. Seulement deux ont un lien direct avec le texte, folio 48a (Divertissement musical à la cour de Kay Qobad), et folio 289b (Rustam piégé par son demi-frère Shaghad). Les autres illustrations sont particulièrement intéressantes pour leur rapport avec d’autres peintures indiennes célèbres. En effet, la plupart sont des variantes proches de peintures et de dessins isolés conservés dans des collections privées et publiques.

Ainsi, L’arbre wâqwâq (f.132a), placé à la fin du Partie I, le vase luxuriant (F.233a) à la fin de la Partie II, le vase aux feuilles de saz (f.365a) à la fin de la Partie III, sont extrêmement proches de 3 peintures attribuées au Deccan début du 17e siècle, respectivement, un arbre wâq-wâq à l’Islamische Kunst Berlin , un vase luxuriant sur une page de colophon conservée au National Museum of Delhi2, une peinture au vase à feuilles de saz conservée à l’Ashmolean Museum d’Oxford.

Les folios 233b-234a présentent une double page d’arbustes et d’insectes en « nimrang », directement liée à deux doubles pages de l’album de St Petersbourg4. (folios 81 et 77). Les deux pages du Shâhnâmeh de  ahangir montrent des acacias en fleurs et ce qui semble être un hibiscus jaune sur une page et une « gloire du matin » colorée sur l’autre. Nous retrouvons ces éléments dans l’album de St Petersbourg : les deux acacias aux folios 81 et 77, l’hibiscus et la « gloire du matin » aux folios 79 et 75. Les acacias de l›album de St Petersbourg ont été attribués à Mansûr (actif entre 1590-1624), reconnu par Jahangir comme l’un des peintres les plus talentueux de son atelier. La partie supérieure a été peinte par Muhammad Bâqir, (qui intervient pour adapter les peintures venues d’Inde après le sac de Delhi par Nâdir Shâh en 1747). Il est probable que Muhammad Bâqir ait reproduit un dessin qui existait déjà.

Les bouquets composites (folios 365b et 366a) sont des variations de trois pages connues. Le folio de droite (f.365b) renvoie à deux variantes d’un wâqwâq très original : une peinture d’album conservée au Cleveland Museum of Art d’une part, et un dessin inversé avec plusieurs modifications conservé à l’Indische Kunst de Berlin de l’autre. Le folio de gauche est une copie inversée avec quelques modifications d’une page d’album conservée dans la Collection Sidhu à Seattle. Ces motifs floraux fantastiques proviennent d’une tradition ancienne et se rapportent également à l’histoire d’Alexandre le Grand décrite par Ferdowsi. La présence de ces dessins dans un Shâhnâmeh pourrait renvoyer au texte, mais elle est également liée aux goûts de l’empereur. En effet, il n’est pas rare de trouver dans les albums de Jahângîr des marges décoratives ornées
de motifs floraux composites. L’album de Gulshân en particulier, produit à peu près en même temps que ce manuscrit, montre une grande variété de modèles, certains d’entre eux fermement attribués à Manşûr9.

Enfin, le dernier dessin placé sous le colophon montre un élégant gûl wa bûlbûl très certainement réalisé au 17e siècle par un artiste persan. Ce dessin est à rapprocher par son style au peintre Shafî’ Abbâsi (1635 – 1674), fils de Rezâ’ Abbâsi, artiste prolifique d’oiseaux et de fleurs10. Selon plusieurs chercheurs, le peintre aurait quitté Ispahan pour Agra où il serait mort en 1674. Aucune source primaire ne confirmant cette information, il faut la considérer avec précaution, mais la présence de ce dessin dans un manuscrit Jahangiri interpelle.

Si le nombre réduit de peintures liées au texte peut surprendre, la présence de motifs floraux - naturalistes et  fantastiques - renvoie à l’intérêt de l’empereur pour la botanique et les sciences de la nature en général. Toute sa vie, Jahangir a montré une grande passion pour la nature, souvent évoquée dans ses mémoires, le Tuzuk-e Jahangiri par des descriptions vivantes de fleurs et d’animaux. L’insertion de motifs floraux liés à Mansûr dans ce manuscrit confirme l’intérêt de l’empereur et son œil perspicace en tant que connaisseur. L’existence de ce manuscrit et des dessins de « nim-rang » tend à confirmer l’idée que les artistes de l’atelier impérial n’hésitaient pas à réemployer des motifs décoratifs de traditions persanes et turques sur différents supports. Il constitue donc un jalon important dans l’histoire des manuscrits et des pratiques artistiques moghols.



BIBLIOGRAPHIE
Concernant le calligraphe
• Bayani M., Ahval va Asar-e Khosh-Nevisan, Vol. II, Tehran 1346 sh. , pp. 389-91
• Falk T. (ed), Treasures of Islam, Geneva, 1985, p. 170, n°150
• Soudavar A., Art of the Persian Courts, New York, 1992, pp. 120,339..

Concernant les peintures
• Sultans of Deccan India 1500-1700 opulence and fantasy, exposition du Metropolitan
Museum of Art, 20 avril – 26 juillet 2015, New-York, cat. N°45, 56, 57, et fig. N°55.
• The St. Petersburg Muraqqa: Album of Indian and Persian Miniatures from the 16th
Through the 18th Century and Specimens of Persian Calligraphy, plates 138, 139, 142-143.

Remerciements
Nous remercions pour leur aide Madame Marie-Christine David, expert, et Dr. Isabelle Imbert, titulaire d’un doctorat « La peinture de fleurs persane et indienne de la période moderne, (XVIe-XVIIIe Siècles) », Paris IV Sorbonne.


 


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