François-Rupert Carabin (1862-1932)
"L'envolée des heures"
Pendule en bronze et améthyste
Pièce unique, 1910



 
Sublime pendule symbolique formée de six jeunes femmes sculptées en bronze patiné et d'un bloc d'améthyste, orné de petits rectangles rouges en pierre fine marqués des chiffres romains, d'où s'élèvent, telle une farandole tragique, trois jeunes femmes dénudées s'agrippant les unes aux autres. La quatrième, lovée sous la pendule tente de résister à cet envol. Enfin les deux dernières, agenouillées sur le côté opposé du bloc d'améthyste, tendent leurs bras comme pour les retenir. L'une d'elle brandit un svastika, dont la présence ici pourrait suggérer un parallèle avec le mouvement rotatif immuable des aiguilles, figurant ainsi la représentation symbolique de l'Eternité. La jeune femme du sommet, le corps vigoureusement tendu, tandis qu'une tête effrayante écrase dans sa mâchoire la jambe qui la relie à la chaîne humaine, se masque le visage à deux mains, semblant désemparée face au vide sidéral, au mouvement perpétuel, face au néant.
Signé "R. Carabin" et daté "1910"
H : 100cm,  L : 77 cm, P : 27 cm

 
Pièce unique commandée directement auprès de l’artiste, présentée à l'exposition de la Société Nationale des Beaux-Arts de 1911 (du 16 avril au 30 juin) et figurant au catalogue sous le numéro 2405 avec l’intitulé « pendule exécutée pour garnir le dessus d’une cheminée d’un salon blanc et or (App. à M. de Biéville) »
 
Historique et Bibliographie :
 
Présentée par Rupert Carabin lors de l'exposition de la Société Nationale des Beaux-Arts de mars 1911, cette pendule allégorique est composée d'une farandole des femmes nues s'élevant dans les airs réalisée en bronze. Quatre femmes se tenant par la main sont ainsi attirées dans une envolée, la dernière étant encore au sol et épousant le corps en améthyste de la pendule. Sur la droite de celle-ci, deux femmes sont agenouillées et tendent leurs bras vers les autres figures féminines dans un geste désespéré afin de les rattraper.

Ayant frappé les esprits lors de son exposition, cette pendule fait l'objet de plusieurs articles et reproductions dans la presse de l'époque, commentaires donnant la clé de lecture de cet objet : «A l'entour d'un bloc d'améthyste que centre une faulx (sic) dorée et coupeuse d'heures, une très rythmique guirlande de femmes ingénieusement enlacées et allégorisées représente le sempiternel mouvement ascendant de la vie.» (La Petite Gronde, 25 avril 1911) alors que «la folie incite la vie à arrêter l'envolée des heures joyeuses, désespérées, tragiques et comiques. Le corps de la pendule est en améthyste : préservatrice de l'ivresse (folie passagère). Sur le cadran, les heures (précieuses) sont en pierre fine à trois couches gravées.» (Paris-Journal, 17 avril 1911). Pièce unique, la redécouverte de cette pendule vient éclairer d'un jour nouveau la connaissance de l'oeuvre de Rupert Carabin.
 
Bibliographie :
- Catalogue de la Société Nationale des Beaux-Arts, 1911.
- L'Art Décoratif aux expositions des Beaux-Arts, « Les arts appliqués aux salons », mai 1911, reproduite pl. 116-117.
- R. Carabin, « Le bois », in Art et Industrie, 1910, reproduite en mars 1910
- Paris-Journal, 17 avril 1911.
- La Petite Gronde, 25 avril 1911.
- Y. Brunhammer et C. Merklen, L’oeuvre de Ruper Carabin, 1862-1932, Galerie du Luxembourg, 1974, reproduite p. 200.
 
Estimation : 150 000 / 200 000 euros

Après une formation chez un tailleur de camées dans sa jeunesse, Rupert Carabin commence véritablement sa carrière de « statuaire » en 1889 à l'âge de 27 ans grâce à une commande adressée par un riche ingénieur, Henri Montandon. Pour lui, il réalise une bibliothèque en noyer, aujourd'hui conservée au Musée d'Orsay à Paris et dont la composition marqua durablement les amateurs de son temps.
Fasciné par la figure féminine et par les corps ronds et modelés des femmes de son époque, Carabin passe de longues heures à l'étude de celles-ci, faisant poser devant son objectif de photographe les danseuses de cabaret les plus célèbres comme Loïe Fuller. Ainsi, son oeuvre est parsemée de ces modèles qui s'épanouissent pleinement dans cette extraordinaire pendule. Réalisant tout d'abord de petites figurines en cire rouge, Carabin adopte peu à peu le bronze comme matériau pour la composition de ses objets d'art et va ainsi pouvoir étudier plus en détail les mouvements des corps.
Carabin concevait ses plâtres lui-même et les portait au mouleur ; puis il en finissait le ciselage et la patine à la main, dans son atelier. L'intérêt de Carabin se porte également vers les jeux d'équilibre, atteignant parfois une grande extravagance et dont cette pendule est un exemple saisissant.
 
Cette production d'objets d'art a toujours été réalisée conjointement avec la réalisation de meubles, essentiellement pour une clientèle privée de luxe dont le plus illustre représentant était Albert Kahn.

Travaillant seul et de manière totalement artisanale, les oeuvres de Carabin furent réalisées en très petite quantité. C'est ainsi qu'on compte aujourd'hui seulement une vingtaine de meubles, tous d'une conception totalement originale et ne se rattachant à aucun style ancien. C'est ainsi que son ami Gustave Coquiot pouvait dire : «Au résumé, Carabin est si divers, si vivant, si original qu'il demeure sans imitateurs possibles. (…) Regardez attentivement ses oeuvres, et vous verrez cette passion matérialisée dans le grain, dans la fermeté du bois, du bronze ou du grès; vous vous direz qu'un étrange artiste amoureux, plus ardemment épris que Pygmalion, caressant et volontaire, a vraiment possédé l’oeuvre, l'a voulue plus belle que toute créature humaine, pour que son grand amour fût durable, et que nous fussions tous épris d'elle nous aussi.» (Extrait de « Les figurines de Carabin » par Gustave Coquiot in L'Art Décoratif, 1907).